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Cette saison sera donc pythagoricienne... Après que la circassienne Cie Hors Surface ait proposé, au mois d'octobre, un Tetraktys directement fondé sur les conceptions mathématiques et cosmogoniques du vieux maître grec, voici que le Théâtre du Grand Rond s'y met à son tour sans le savoir. En effet : à voirTamashi, que propose le danseur-jongleur Miki Tajima à l'heure où l'on tente de se réchauffer devant un verre, l'expression "musique des sphères" s'impose irrésistiblement à l'esprit, avec elles les structures harmoniques que définit Pythagore il y a vingt-cinq siècles et qui fondent toujours la musique occidentale. Or de la musique, il y en a aussi, pour l'oreille et pour l'oeil.

 

Une danse de verre

Miki Tajima a baptisé sa discipline "danse des sphères" ; on ne saurait être plus juste en peu de mots. Car cette danse-là, plus que celle du corps qui la mène, est celle d'une orbe transparente apparue en équilibre sur le dos d'une main, bientôt mise en mouvement par le geste du bras, le déséquilibre contrôlé, le contact du bout des doigts. 
Rien de moins spectaculaire, au commencement, que le roulement fluide de cette boule de cristal entre les paumes, entre les bras, que son attente au sommet d'une main à peine refermée ou sur des doigts tendus. C'est pourtant déjà une danse : celle, ondoyante, fragile et de très peu, qu'impose aux membres la mise en mouvement de la sphère. Elle se développe ensuite sans qu'on sache bien lequel du corps, de la musique ou de l'objet mène les autres, tous mouvants et enlacés. Le geste se fait alors vif, enlevé, animé d'un mouvement partagé entre verticale et horizontale que ne cessent de tresser les bras enroulés, déroulés, caressant comme sans la toucher la masse brillante aux orbites nouées, spirales et complexes.
Les mots, les images aussi bien peinent à décrire cette chorégraphie cyclique d'une boule hyaline, ses figures récurrentes jusqu'à l'hypnotique, les motifs qui en dévoient les répétitions jusqu'à faire naître des atmosphères évanescentes, des émotions floues, des émerveillements songeurs. 
La musique y parviendrait mieux. Celle qui accompagne la danse naît d'échos de cordes frottées, de grincements, de crissements, avant de se développer ici en arpèges clairs de la guitare, là en fureurs réverbérées sur le martèlement sourd et vibrant du cajón, tandis qu'un chant indistinct à voix perchée semble vouloir faire de la voix la cavalière de la sphère. Il y traîne des orients flous et des espaces immenses, des élans intenses et des égarements, des suspens douloureux alors qu'entre les doigts qui semblent ne plus la toucher, la sphère flotte à la fois fixe et mobile tel un pivot offert au mouvement des astres et des hommes. 


 

Vers l'absolute zero

On ne s'étonne pas, après un ballet si peu attendu en ces lieux, d'apprendre que Miki Tajima a goûté du piano classique, de l'escrime physique et spirituelle du kendo, de la peinture et de la danse butô. Poétique et comme lunaire dans sa distance au réel, sa jonglerie est bel et bien danse et sa danse jonglerie, avec tout ce que cela implique de maîtrise à la facilité trompeuse. Ainsi trouve-t-on dans Tamashi une rigueur et un classicisme du geste, une recherche manifeste de l'épure, un minimalisme serein qui ne sont pas sans rappeler, toutes proportions gardées, la quête que mène le danseur et chorégraphe Saburo Teshigawara de l'absolute zero, cet insaisissable instant de perfection suspendue. 
Assurément, le rencontre du danseur-jongleur avec ses musiciens offre à son travail un environnement sonore à la connivence inattendue. Menée par la guitare électroacoustique de Gildas Rerat, dit Gyldas, et la voix du très présent Damien Vainer (Venus Pillow, Signs), soutenue par le cajón d'Hugues Bonnemaison, leur musique relève d'un rock qu'on qualifiera selon le moment d'alternatif, de progressif et/ou de psychédélique, de toute évidence marqué par l'empreinte de groupes tels que Muse, Primus ou Tool. Le lyrisme d'un chant haut perché aux paroles indistinctes y prend appui ici sur la légèreté de la guitare, là sur sa puissance contrôlée, suscitant des motifs sonores d'enroulements, d'envols et de chutes en parfaite adéquation avec la danse de la sphère.
Il y a encore matière à travailler cette création à ses toutes premières représentations, dont les différents temps peinent parfois à se distinguer les uns des autres en dépit de leur jeu de variations sur le corps statique ou en mouvement, au sol ou debout, la gestuelle de mains et de bras. La faute, sans doute, à ce qui constitue finalement le seul véritable regret de l'affaire – un regret sans reproche : ne pas pouvoir encore voirTamashi sur une véritable scène où le spectacle trouverait l'espace qui lui est nécessaire, des lumières qui en magnifieraient les figures fuyantes, une mise en scène mettant en valeur non seulement la danse elle-même, mais encore la musique avec laquelle elle s'entrelace. L'harmonie des sphères, elle, est déjà là. ||

 

Jacques-Olivier Badia

 

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​Tamashi *****

L'harmonie des sphères

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